COMMUNIQUÉS

Communiqués, appels de dossiers et aricles à saveur culturelle.

Par Maurice Parent, 16/04/2020

Rencontre peu banale par Diane-Marie Racicot

Dans une campagne lointaine, dans un rang sans issu, au fond d’un long chemin, une maison. Jolie avec un toit accueillant, des fenêtres ouvertes sur la nature, une cheminée rassurante. Pas de chiens, ni chats mais derrière, un immense potager avec plein de légumes et d’herbes aromatiques. Des gens qui sûrement, aiment l’isolement, la tranquillité et la bonne bouffe. Loin du village, loin des voisins, loin des rassemblements.
On se demande qui peut bien habiter là, des gens spéciaux, des gens en confinement certainement.

Vous vous demandez ce que je faisais dans ce coin perdu l’été dernier ? C’est mon genre de me perdre comme ça un peu à l’aventure. Un jour de balade, j’ai laissé l’auto sur un chemin puis j’ai marché…C’est comme ça que j’ai découvert cette maison. J’avais le goût d’aller voir de plus près mais je vous avoue que j’étais craintive : allais-je découvrir une vieille sorcière, un humain en détresse ou pire un fantôme ? J’étais prête à revenir sur mes pas quand j’ai vu, dans le jardin, un homme à la tête chauve, une balafre au visage, rien de rassurant jusque-là… L’homme m’a souri; de sa main aux doigts coupés, m’a fait un signe. Que faire ? Y aller ou rebrousser chemin? À ce moment même, un deuxième homme est arrivé qui semblait être, le conjoint du premier.
Le sourire de l’un exprimait tant de bontés, les yeux de l’autre tant de douceurs que je n’ai pu résister à leur invitation. Je me suis retrouvée dans leur maison. Un intérieur chaleureux, sur le comptoir de la cuisine, des dizaines de pots de marinades près d’un gros poêle à bois. J’avais l’impression d’entrer dans un genre de refuge. En sirotant un thé, on a jasé comme si on se connaissait depuis longtemps, très longtemps. C’est comme ça que j’ai découvert non pas une vie mais bien deux vies très peu banales…

Dans les années 90, Francis, divorcé et père de trois enfants, est un casque bleu ou si vous préférez un soldat de la paix; il va dans différents pays apporter un peu de réconfort et de sécurité.
En 1995, il est envoyé en Bosnie, là où il y a un chaos social tel qu’il en est profondément bouleversé. Devant lui, un spectacle désolant : des orphelinats abandonnés, des enfants laissés à eux-mêmes qui pleurent, souffrent, crient à l’aide. En bon père de famille, Francis les prend dans ses bras, les console, leur offre un peu de chaleur. Jour après jour. Les enfants sont dans un état lamentable tous sauf un petit garçon qui lui fait un immense sourire en lui tendant les bras. Le cœur de Francis fond…comme glace au soleil. Comment cet enfant peut-il être si radieux dans un ciel aussi sombre ? Touché de plein fouet. Il ne peut laisser là un enfant qui respire un tel bonheur. Une fleur dans un désert. Francis est pris d’un désir fou : ramener cet enfant au pays. Mais c’est hors norme qu’un soldat revienne avec un enfant d’un pays étranger. Et même si Francis a élevé trois enfants, le désir de devenir papa du petit garçon au grand sourire est plus fort que tout.
Au printemps, après de longues démarches, Francis revient au pays avec le petit garçon au grand sourire. Il est maintenant monoparental, père d’un enfant de la guerre. Les enfants biologiques de Francis, jeunes adultes, accueillent chaleureusement ce petit frère venu de la Bosnie.
Puis, à Québec, les années passent… Francis est heureux, son fils aussi. À l’âge de 18 ans, le jeune homme part étudier à l’extérieur. Francis de son côté, est dans la cinquantaine. Même s’il vit très bien son célibat, il souhaite rencontrer un compagnon pour vivre d’autres rêves.
Sur le web, il découvre un camping pour gai. Il décide de s’y rendre. C’est là qu’il fait la connaissance de Dominique.

Moi, je suis toujours avec eux, assise sur un divan en train d’écouter l’histoire incroyable de Francis. Je suis abasourdie. Dominique va me chercher un verre de vin, ça me fait du bien. Puis, je me dis que bientôt sera le temps de rentrer. Bien, vous vous en doutez sûrement, je ne suis pas repartie rapidement. Dominique s’est mis à me raconter…

Dominique était un agriculteur, un producteur laitier plus précisément. Une vie simple à la campagne avec une femme et trois enfants. Un jour, sa femme le quitte lui laissant les enfants. Durant ses années de monoparentalité, il vit une certaine solitude qui le met face à lui-même. Après des mois et des mois, il réalise qu’à 53 ans, il a toujours nié son attirance pour les hommes. Les enfants viennent de partir de la maison, il se dit que c’est le temps d’être enfin lui-même. Mais Dominique a passé la plus grande partie de sa vie avec une femme, n’a jamais approché un homme, par où commencer ?
Les bars ne l’intéressent pas, il n’a pas d’amis dans le milieu gai, alors quoi faire ??
En regardant le web, il découvre un camping pour gai. Il a fait la connaissance de Francis et depuis ils ne se lâchent plus.

Moi, je suis là dans leur maison, un verre à la main. Un homme qui a fait la guerre en Bosnie, un producteur laitier qui à 53 ans, a changé de vie. À deux, ils ont maintenant sept enfants, tous contaminés par l’amour de leur parent. Je me pince tellement la situation est incroyable.
L’amour qui se dégage de ces deux hommes. Une telle ouverture, une telle acceptation. Je ne sais pas trop pourquoi mais j’ai le goût de pleurer. Je suis touchée par ces deux hommes qui, après un parcours plutôt douloureux, se sont d’abord reconnectés avec eux-mêmes puis trouvés et aimés. Installés dans leur campagne depuis bientôt 10 ans, ils vivent une sorte de confinement, ils se tiennent à distance des autres sauf qu’ils font une escapade de temps en temps.
Ils se sont bâtis un nid dans la nature, se préparent des bonnes bouffes avec les légumes du jardin, et une fois par année, à la fin de l’été, ils font une grande fête avec les gens qu’ils aiment. Ils m’ont invitée avec mon amoureux.
En attendant, je suis en confinement. J’ai hâte de les retrouver pour leur dire que je les aime. Leur dire aussi que je suis une privilégiée d’avoir eu comme complice le hasard. Hasard qui m’a menée vers eux. Voir des gens qui ont trouvé leur bonheur me réchauffe le cœur.
Il y aura une fête après le confinement ?

Oui et j’y serai.
À la fin de l’été, j’y serai.
À la fin de l’été, avec mon amoureux, j’y serai.


Diane-Marie Racicot
4 avril 2020

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